Leila Slimani- Le pays des autres, roman

Leila Slimani- Le pays des autres, roman

Leila Slimani : Le pays des autres

Roman, Paris, Gallimard, 2020, 365 p.

1 re partie, La guerre, la guerre, la guerre

 
C’est un tableau du Maroc des années cinquante d’une grande justesse que nous offre là Leila Slimani. Certes, selon son propre témoignage, l’auteur a fait appel aux œuvres et aux récits d’historiens marocains de renom. Mais la psychologie des personnages et l’art de présenter leur situation dans une période aussi troublée, relèvent du talent de l’auteur.

Un marocain, Amine, combattant pendant la Seconde Guerre mondiale, se marie avant de rentrer au pays avec Mathilde, une jeune alsacienne. Féru de botanique et ayant foi dans le progrès, il s’installe en 1947 avec son épouse dans la région de Meknès où il souhaite exploiter une petite ferme rocailleuse héritée de son père. La mise en valeur de cette propriété exigera de durs travaux et le couple connaîtra avec ses deux enfants, l’inconfort, la solitude et la pauvreté.

Ce couple maroco-français, malgré l’amour qui lie les époux, est confronté aux difficultés dues à la juxtaposition de deux cultures, dans un contexte où colonisés et colonisateurs s’affrontent avant l’accession du Maroc à l’indépendance. Alors que le pays est en effervescence, Amine et Mathilde n’écoutent pas la radio, ne lisent pas les journaux et pensent pouvoir rester à l’écart de cette confrontation… Jusqu’au moment où les fermes des colons des alentours sont incendiées et qu’ils en arrivent même à craindre pour leurs vies.

Amine a épousé Mathilde par amour ; il apprécie notamment son courage et son appétit de vivre. Mais ses sentiments sont ambivalents. D’avoir une épouse française lui donne, d’une part, le sentiment d’être « moderne », supérieur à ses concitoyens. D’autre part il lui semblait que « Mathilde faisait de lui un traître et un hystérique » (p. 112). Parfois, il aurait voulu « une femme pareille à sa mère qui ait la patience et l’abnégation de son peuple qui travaille beaucoup et parle peu ». Il aurait voulu une épouse plus soumise qui sache adapter son comportement aux usages de sa famille et de ses amis qui sache élever leurs deux enfants, surtout le garçon, selon les coutumes marocaines.

Mathilde fait de réels efforts pour s’adapter à sa belle-famille, aux traditions locales et apprend le marocain. Elle se montre attentive à sa jeune belle-sœur qu’elle voudrait voir plus assidue à l’école et à sa belle-mère qu’elle prend en charge lorsque la santé de la vieille femme se détériore ; mais « son statut d’étrangère la maintenait à l’écart du cœur des choses ».
Elle a épousé Amine par amour, et même par passion charnelle. Elle est fière de son acharnement au travail, de ses connaissances en matière agricole, etc. Mais elle ne comprend pas qu’il ait tant changé après leur installation au Maroc. L’officier si romantique qu’elle a connu en 1944 quand il était en garnison à Mulhouse, est devenu un homme taiseux, austère qui lui impose une vie étriquée et fruste. Elle est irritée par ses prétentions à l’éduquer : « ici, c’est comme ça… Ça ne se fait pas… On n’a pas les moyens… », lui répète-t-il. Elle n’accepte pas qu’il baisse la tête devant le commerçant ou l’employé de bureau qui le tutoie et le méprise… et qui ne s’excuse que quand il voit les médailles militaires accrochées à la veste de son mari.

Les enfants du couple souffrent aussi de la situation complexe de leurs parents. Aïcha inscrite dans une école tenue par des religieuses catholiques, est troublée par sa double culture. Considérée comme une « indigène » par ses camarades européennes qui la méprisent, ignorée aussi par ses riches camarades marocaines, ignorante des traditions religieuses de son père, Aïcha ne trouve un peu de chaleur humaine qu’auprès d’une bonne sœur.

Les relations sociales dans le contexte colonial sont exposées dans toute leur complexité : arrogance d’une bonne partie des colons, des commerçants et fonctionnaires français qui manifestent leur mépris à l’égard des autochtones à qui il est interdit de prendre les ascenseurs, de s’installer dans des cafés pour Européens, de prendre le train en 1 re classe, etc.. La colonie française méprise aussi les Européens pauvres, ou les apatrides ou ceux qui « fraternisent » avec les Marocains. Ceux-ci sont voués à vivre en médina, la ville « indigène », sale et humide et ne sont pas les bienvenus dans « la ville nouvelle » avec ses cinémas, ses beaux cafés, ses boutiques de luxe. Mathilde elle-même, si ouverte, si libre, interdit à sa bonne de partager ses toilettes. Pourtant elle ouvre un dispensaire à la ferme et y soigne les miséreux des environs qu’elle traite avec beaucoup de compassion.

Ce que ce livre montre aussi avec beaucoup de justesse c’est le sort des femmes, autochtones mais aussi françaises de France et du Maroc. Toutes, même si elles n’en ont pas conscience, sont soumises à leurs maris ou à leurs frères qui peuvent les battre, les priver, les exploiter.
Mais elles ne se sentent pas solidaires à cause de leurs différences de nationalité, de religion, de richesse.

Un livre juste, au style plus classique que les œuvres précédentes de l’auteur, qui donne envie de lire la suite.

Bouchra Boulouiz – Un parfum de menthe, roman

Bouchra Boulouiz – Un parfum de menthe, roman

Un parfum de menthe est un roman à trois voix : à travers les souvenirs du père, de la mère puis de leur fille, on voit se dessiner le Maroc de la seconde moitié du  vingtième siècle, demi-siècle illustré par l’euphorie des premières années de l’indépendance, par la joie de vivre des sixties au cours desquelles les plus aisés, les plus instruits ont cru au progrès économique et à une modernisation rapide du pays sur le modèle occidental, puis par le désenchantement des décennies suivantes.

L’auteure dresse de beaux portraits du père et de la mère : un père fonctionnaire, honnête, travailleur, moderniste, il pousse sa femme, dès les années cinquante, à abandonner le voile. Il gère en douceur la fin du protectorat dans le village dont il a la charge. Selon lui, « l’empathie représentait… la forme aboutie de l’art de gouverner ». La mère, à peine instruite, proche de son mari va l’accompagner et évoluer en femme moderne et lucide. Mais après les années soixante « de très belles années d’euphorie et de liesse, et nous avions toutes conscience du chemin parcouru, les hommes faisaient carrière, tout semblait si facile, tout allait si bien » (p. 84), le désenchantement s’installe lorsque les beaux principes et les idéaux des années de lutte pour l’indépendance s’effacent peu à peu et que s’enclenche la course à l’enrichissement avec des moyens licites et illicites…

Ce livre évoque l’histoire contemporaine du Royaume, de l’entrée des troupes françaises à Oujda en 1907 jusqu’au début du vingt-et-unième siècle. Mais ce n’est pas un livre d’histoire, l’auteure ne se permet ni digressions historiques, ni parenthèses ni apartés ; n’est dit que ce qui est nécessaire à la compréhension du roman et ce qui est en cohérence avec son contenu. C’est aussi un livre plein de poésie et d’humour, qui ne sacrifie aucunement au politically correct et n’élude ni les contradictions ni les paradoxes : la colonisation a introduit la modernité, l’hygiène, l’école, certes, mais elle laisse aussi le souvenir des violences infligées, des richesses confisquées, d’exactions et d’injustice. Les « années de plomb », rappelle l’auteure, commencent bien avant la fin du vingtième siècle et le puissant ministre de l’Intérieur de l’époque n’avait pas que des mauvais côtés…

Un parfum de menthe est indéniablement un beau livre, de par l’écriture de l’auteur, certes, mais aussi de par la qualité du papier et de l’illustration de la couverture. Il aurait cependant gagné à être relu plus attentivement par l’éditeur. Mais c’est réellement un beau roman, empreint de nostalgie.

Bouchra Boulouiz est auteure, chercheure et essayiste. Elle a publié chez le même éditeur Juda, l’ambassadeur et moi (2004), Une irlandaise à Tanger au siècle dernier, Ed.Roselli (2014), etc.

Judith Schalansky : Atlas des îles abandonnées

Judith Schalansky : Atlas des îles abandonnées

Judith Schalansky : Atlas des îles abandonnées, 1ère édition en allemand Mare Verlag, 2009  pour les quatre rééditions en français (2010-2017), Flammarion, 144 p. Prix du plus beau livre allemand en 2009.

Pour prolonger les vacances, ce compte-rendu d’un livre paru il y a  déjà quelques années mais qui est toujours fascinant. « J’ai grandi avec les Atlas…Je sais pertinemment que Nairobi et Los Angeles existent dans la réalité…Mais qu’on puisse réellement y être allé, voir y être venu au monde, ne cesse de me stupéfier.». Qui d’entre nous n’a pas rêvé de pays lointains, inaccessibles voire irréels ? Et qu’y-a-t-il de plus irréel que des îles abandonnées ?

Il ne s’agit pas ici des grandes îles,  de Madagascar,  de Tahiti ou des îles britanniques. Il s’agit des  îles du bout du monde, mal connues, à l’histoire confuse,  souvent tragique, d’îles qui semblent hors du temps.  L’exergue qui ouvre l’ouvrage, « Le paradis est une île, l’enfer aussi », résume bien le propos. Qui pense à une île, pense à la beauté des paysages,  aux cocotiers, au sable fin, au charme de ses populations accueillantes proches de « l’état de nature ». Mais la réalité est  parfois plus magique, ou plus maléfique.

La découverte des îles fait partie de l’histoire des Grandes découvertes, de l’expansion des Européens dans le monde à partir du seizième siècle. Ces îles existaient bien avant que l’explorateur ne débarque de sa caravelle et les peuples qui y vivaient ne se sentaient pas « du bout du monde ». Les habitants des îles de Pâques ne nommaient-ils pas leur territoire « le nombril du monde » ? Mais l’Européen a besoin de laisser son empreinte  et rebaptise la terre, « …chaque carte est ainsi le résultat et l’exercice de la puissance coloniale ». Alors  ces îles sont recensées sur les planisphères selon le calendrier chrétien,  îles Christmas, îles de Pâques, ou d’après  le nom de son « découvreur »,  Diego Garcia, Clipperton,  ou  des princes et rois d’Europe, Pierre 1er, Rodolphe…Il arrive que  l’île conserve son nom, peut-être voulait-on  lui garder  son caractère exotique ? Parfois la littérature fait irruption : les Chiliens baptisent  une île du nom d’un héros de roman,  Robinson Crusoé ; des curieux s’acharnent à retrouver une  île sortie de l’imagination d’un auteur allemand du dix-huitième siècle,  Johan Gottfried,  île où se réalisait  une utopie communiste…

Car l’île fantasmée des Européens est perçue comme un lieu paradisiaque, un lieu de tous les possibles, où l’on peut échapper aux contraintes du mode de vie occidental, réaliser tous les rêves.  A Pukapuka   les Européens fondent une société « harmonieuse » aux  mœurs très libres.

Mais ces expériences  tournent court le plus souvent  et s’achèvent tragiquement tant la folie des hommes fait parfois de ces territoires, un enfer : Pitcairn où la promiscuité encouragea la pédophilie, Floreana dans l’archipel des Galapagos où « la comédie vire soudain au polar ».

Parfois, ce n’est pas tant la folie des hommes que les conditions naturelles qui font de ces territoires des îles maudites : Tikopia, où les ressources limitées imposent aux habitants un contrôle de la natalité tragique, Clipperton, désertique, où une garnison oubliée sombre dans la folie, îles de Pâques où les autochtones ont détruit toute possibilité de vie.

Car les îles peuvent être aussi des lieux de désolation, îles où « il n’y a rien », telles les  îles Rodolphe ou Pierre 1er.  Iles prison,  telles Sainte Hélène ou Norfolk,   îles des expériences atomiques, Fangatanfa…

Mais les îles ne sont pas toujours si isolées. Elles sont parfois au centre des communications mondiales : l’île désolée d’Ascension devenue une station-relais pour les câbles qui sillonnent l’atlantique, une base de la NASA et un nid d’espions ; Diego Garcia, base militaire britannique dont les habitant ont été déportés ; Annobo qui fut le paradis des radios-amateurs…

Alors, on comprend mieux le titre : « Atlas des  îles abandonnées ». Découvertes et abandonnées car sans intérêt stratégique ni ressources. Iles, parfois, qui suscitent la convoitise des militaires qui en déportent les populations.

Très beau livre qui doit aussi à l’auteur une belle  mise en page et des illustrations, sobres en harmonie avec l’atmosphère mélancolique du texte.

 

Islam et femmes – Asma Lamrabet

Islam et femmes – Asma Lamrabet

 À travers cet ouvrage, Mme Lamrabet contribue à corriger bien des idées reçues sur l’islam. 

Livre à contre-courant des thèses habituellement exposées ou défendues, enrichissant et qui invite à réfléchir, musulmans et non-musulmans. Mme Lamrabet est particulièrement qualifiée pour aborder le thème « Islam et femmes, les questions qui fâchent ». 

Médecin, biologiste, elle milite depuis des années pour un islam moderne et apaisé. Nommée en 2011 à la tête du Centre des études féminines de la Rabita Mohammadia, association créée par le roi du Maroc pour la promotion d’un islam tolérant, elle en démissionne en 2018 à la suite d’une polémique suscitée par ses prises de position en faveur de l’égalité homme-femme en matière d’héritage. 

L’auteure commence tout d’abord par réfuter un certain nombre de prescriptions, d’interdictions ou de châtiments communément admis, qui sont absents du texte coranique : il en est ainsi de la lapidation de la femme adultère ; de la répudiation ; de l’interdiction pour les femmes de l’exercice de l’imamat (direction de la prière) ; du mariage d’une femme musulmane avec un non-musulman monothéiste ; de l’obligation de la femme majeure de recourir à un tuteur ou de la manière dont elle doit porter le hijab (le voile) ; du droit du musulman martyr de disposer d’un certain nombre de houris au paradis, etc. Elle fait appel à l’histoire, la sociologie, la sémantique, etc., faisant ainsi preuve d’une large culture, pour expliquer comment, peu à peu, s’est construite la thèse musulmane de la domination de l’homme sur la femme. Mme Lamrabet conteste que l’islam ait proclamé l’infériorité de la femme par rapport à l’homme, infériorité qui est, selon elle, le fruit de l’interprétation à laquelle se sont livrés les juges au Moyen Âge, fondant leurs thèses  parfois, sur des hadiths, sur des propos du Prophète, reconnus « faibles » par les compilateurs qui les ont réunis. Nombre de concepts, écrit-elle, doivent « donc être réinterprétés face aux impératifs pratiques de nos temps modernes ».

Ainsi en est-il de la notion de « ta’a », de devoir d’obéissance de la femme à l’homme, qui n’apparaît qu’au 13° siècle ! Cependant, l’auteure reconnaît que « Le Coran ne fait… que refléter l’environnement socio-économique de l’époque de la révélation. », ce qui explique le droit de l’homme à être polygame , à infliger des châtiments corporels à sa femme, le fait que le témoignage d’un homme équivaut à celui de deux femmes , qu’une sœur hérite de la moitié de la part de son frère, etc. Elle tente de renouveler l’interprétation de ces prescriptions en montrant comment le texte coranique, sans heurter les usages de l’Arabie du 7° siècle, les affaiblit en posant des conditions contraignantes à leur mise en œuvre : ainsi l’injonction à l’égalité entre les épouses serait un encouragement à la monogamie, la flagellation des époux adultères est rendue impossible par les exigences liées à la preuve…

Les explications de l’auteure sont moins convaincantes parfois, du fait que certaines prescriptions sont inscrites clairement dans le texte coranique : concernant les châtiments corporels que l’époux peut infliger à son épouse, l’auteure a beau faire appel à la sémantique, il semble clair que dans le contexte du verset, il ne peut s’agir que de frapper, sans violence, mais de frapper. De même concernant le témoignage d’une femme face à celui d’un homme, même si l’auteur rappelle qu’il ne s’agit que d’un témoignage pour dette et qu’en cas d’adultère le témoignage de l’homme vaut celui de la femme, il n’en demeure pas moins que cette inégalité est clairement inscrite dans le texte. Il en est de même de l’inégalité en matière d’héritage.

Certes, ce qui est explicite dans le texte coranique peut-être difficilement remis en cause. Cependant, il faut ici rappeler que nombre de concepts, l’esclavage, la loi du talion, etc., présents dans le Coran, sont tombés en désuétude au fil des siècles…

Ce livre instructif et reposant sur une connaissance approfondie des textes religieux, mériterait l’ouverture d’un débat serein sur ce qu’est l’islam dans le monde moderne.  

 

Asma Lamrabet : Islam et femmes, les questions qui fâchent, Casablanca, En toutes lettres, 2017, 211p.

 

A son image – Jérôme Ferrari

A son image – Jérôme Ferrari


Roman dérangeant sur la photographie professionnelle, photographie de la vie quotidienne et surtout photographie de la violence et des exactions que font subir les hommes à d’autres hommes en temps de guerre. Sur l’influence qu’elle a sur celui qui la regarde et sur celui qui la prend. Roman essentiel en ces temps où l’image est partout omniprésente, foisonnant dont il n’est pas aisé de rendre compte.

Une jeune photographe qui s’ennuie à couvrir les fêtes familiales, les manifestations locales et les conférences de presse des nationalistes corses, ressent l’aspect dérisoire et étriqué de sa vie professionnelle à la vue d’une photo de la chute du mur de Berlin et s’en va faire un reportage sur la guerre en ex-Yougoslavie. La découverte de l’absurdité du conflit et de ses indicibles horreurs fait qu’elle n’en sortira pas indemne. Elle retourne en Corse où elle reprend son métier de photographe de l’ordinaire et meurt dans un accident de voiture.

L’ouvrage s’articule en 12 chapitres qui correspondent aux différentes étapes de la messe de ses funérailles. Le principal narrateur est le prêtre qui sert la messe et qui est aussi le parrain de la défunte, celui qui est à l’origine de sa vocation de photographe. Un écho s’établit entre le texte et les enseignements de la Bible et des Évangiles sur le mal et la représentation du mal. Le texte est construit sur un va-et-vient continu entre les souvenirs des personnes présentes, – le prêtre, la famille et les amis de la défunte —, et les souvenirs de l’héroïne qui semble encore là. Un rythme lent, des phrases souvent longues nimbent la narration de désespérance.

Le titre du roman est une ellipse de « Dieu a fait l’homme à son image » et porte en exergue un commandement de l’Exode : « Tu ne feras pas d’idole, ni aucune image de ce qui dans les cieux en haut, ou de ce qui est sur la terre en bas, ou de ce qui est dans les eaux sous la terre… ». La fascination qu’exercent la violence et sa représentation, interpelle Antonia. La première photo qu’elle prendra et dont elle sera satisfaite reproduit l’image d’une femme terrorisée fuyant un incendie en Corse. Quelques années plus tôt, témoin complaisant d’une scène de violence, elle s’effraie de sa réaction. : « Antonia n’avait jamais encore croisé le regarde de la Gorgone mais, pour la première fois, elle avait senti sa présence et entendu siffler les serpents de sa chevelure ».

À travers les photos d’hommes et de femmes torturés, exécutés sauvagement, que l’héroïne a prises en Serbie, à travers aussi des reportages photographiques dont elle a probablement consulté les archives, reportages sur la conquête de la Tripolitaine par l’Italie, la guerre d’Espagne, la première et seconde guerres mondiales, la guerre du Viet Nam, elle prend conscience que montrer l’horreur n’arrête pas les conflits. En 1992 en Serbie, après avoir photographié une scène d’une violence et d’une sauvagerie inouïes, elle constate que ces photos ne servent à rien mais que ceux qui les prennent « adorent ça, tous et moi aussi ». Une citation de J.M.Coetzee mise aussi en exergue, rappelle que la violence est : « obscène parce que de telles choses ne devraient pas se produire, mais obscène aussi parce que, une fois qu’elles se sont produites, elles ne devraient pas être mises à la lumière du jour… ». En 1915, à Corfou, le photographe « n’a pas pris la photo d’un soldat famélique à l’agonie mais il a capté une fois pour toutes, en une seule image saisissante, le visage du siècle » (p. 125). Alors, en quittant la Serbie pour s’en retourner en Corse, l’héroïne se dit qu’ « Elle ne croit pas au péché, elle ne croit pas non plus en l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. Mais au moins à ce qu’est le monde, autant qu’il est en son pouvoir, elle, Antonia V. n’y ajoutera rien ». (p. 183.) Un livre fort à lire et à relire.

 

Jérôme Ferrari : A son image, roman, Actes Sud, 219 p. 2018